Numismatique

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La monnaie, document historique de première importance

Si l’apport des monnaies pour une meilleure compréhension de l’histoire ne fait aucun doute quand il s’agit de politique ou d’économie, il n’en va pas de même en matière de religion. La question centrale qui a divisé nombre d’historiens depuis des lustres, et derrière laquelle on s’est parfois retranché pour ne pas avoir à prendre en compte cette documentation délicate, réside dans le fait de savoir si la présence d’une divinité sur une monnaie est liée nécessairement à l’existence d’un culte de cette divinité dans le territoire placé sous l’autorité de l’émetteur. À titre d’exemple, mais un exemple qui a le mérite de poser très clairement le problème, David Magie écrivait en 1953 en conclusion de son article que « the evidence of the coins, however, must be used with some caution. In spite of the comparatively large agreement between the numismatic and other evidence, it may scarcely be assumed that there was a cult, either public or private, in every city whose issues show representations of the Egyptian deities. Even if some allowance be made for the indubitable loss of coins, it seems strange that in fourteen cities where there were cults of Isis and Sarapis no coins bearing their likeness are known. Conversely, it is difficult to believe that each of the long list of coining cities maintained a cult. »

Ce point de vue lui attira les foudres de Jeanne et Louis Robert, ces savants considérant que la « théorie [de Magie] sur la mince valeur des témoignages numismatiques [est] parfaitement arbitraire. » Pour eux, David Magie a « [reculé] devant l’abondance de sa documentation. (…) Il nous paraît au contraire évident qu’il y eut à peu près partout, à l’époque impériale en tout cas, un culte des divinités égyptiennes, même quand nous n’avons pas de documents, de même qu’il y eut dans toute ville quelque culte de Zeus, d’Artémis, etc. (…). En fait, dès que nous avons une documentation épigraphique un peu abondante dans une ville, petite ou grande, nous constatons un pullulement de cultes et de sanctuaires officiels, sans parler des cultes privés. (...) Ceci est parfaitement d’accord avec les tableaux des cultes que l’on peut tirer des monnaies ». La question est d’importance. Françoise Dunand, de son côté, avançait prudemment en 1973, d’une part « que la présence d’un culte dans une cité ne se traduit pas nécessairement dans le monnayage de ladite cité », et d’autre part qu’on ne peut « affirmer l’existence du culte égyptien là où le seul témoignage est celui de monnaies isolées ; en revanche, lorsque dans une cité donnée les dieux égyptiens figurent sur les monnaies pendant une période assez longue et à une époque assez ancienne, lorsque surtout d’autres témoignages, archéologiques ou épigraphiques, confirment celui de la numismatique, on pourra avec une quasi-certitude parler de culte établi. » Notre étude, de par son envergure et sa nouveauté, fournit un certain nombre d’éléments de réponse circonstanciés à cette interrogation fondamentale et à bien d’autres.

D’or, d’argent, de billon, de bronze et même de cuivre, les monnaies étudiées dans le cadre de la Sylloge numismatique isiaque ont permis par ailleurs de réfléchir sur la longue durée, les premiers exemplaires assurés ayant été frappés au IIIe siècle av. J.-C., les plus récents à la toute fin du IVe siècle de notre ère. Bien entendu, toutes les périodes et toutes les régions n’ont pas été touchées avec la même intensité, l’époque romaine et l’Asie Mineure occidentale étant de très loin les mieux servies.
Ainsi, à l’époque hellénistique, on a pu constater que les types monétaires et les marques de contrôle isiaques, sans atteindre le nombre et parfois la qualité des autres documents relatifs aux dieux égyptiens, sont attestés sur un vaste espace, depuis le nord de la Maurétanie jusqu’au Levant et au Pont Euxin. Dans une zone où l’Asie Mineure occidentale occupe déjà une place prépondérante, l’emplacement des premiers ateliers où l’on frappa des monnaies à types isiaques, le plus souvent au bord de la mer, confirme ce que l’on savait par ailleurs, à savoir que les cultes égyptiens essaimèrent initialement en suivant les routes maritimes et en s’installant d’abord dans les ports avant de s’enfoncer à l’intérieur des terres. Même si les types isiaques, en particulier celui du basileion d’Isis, très apprécié à l’époque hellénistique, se sont vite répandus au-delà de leur zone d’influence, les Lagides jouèrent un rôle sans doute important dans cette première diffusion, fut-il indirect. C’est ce dont témoignent par exemple certaines monnaies émises au IIIe siècle av. J.-C. dans plusieurs cités côtières de la mer Égée, région alors très liée à l’Égypte, tant du point de vue politique que du point de vue économique.

Ailleurs, les raisons ayant conduit au choix de monnaies à types isiaques étaient des plus variées. Ainsi, en Syrie, l’utilisation d’un tel matériel au IIe siècle av. J.-C. a pu être rapprochée des prétentions des rois séleucides au trône d’Égypte ou encore des mariages contractés alors entre Lagides et Séleucides. Dans le Péloponnèse, au Ier siècle av. J.-C., c’est sans doute en prévision de la campagne d’Actium que l’on émit peu de temps auparavant des bronzes montrant d’un côté le visage de Cléopâtre VII, de l’autre un basileion. Les motivations religieuses n’étaient, bien sûr, pas absentes dans le choix des types isiaques par certaines cités. Tel fut le cas de Byblos où la présence d’Isis, plus accessoirement d’Harpocrate, est certainement à rapprocher du mythe selon lequel la déesse aurait trouvé là le corps de son époux Osiris, assassiné par Seth. A Athènes, la multiplication des marques de contrôle isiaques au début du Ier siècle av. J.-C. pourrait indiquer la reconnaissance officielle de ces cultes dans la cité, de même qu’à Argos. Enfin, les monnaies célébrant les dieux égyptiens ont pu aussi passer pour une marque de reconnaissance identitaire. Ce fut sans doute le cas en Afrique quand, au milieu du IIIe siècle av. J.-C., les mercenaires libyens en lutte contre Carthage firent figurer la déesse Isis sur leurs monnaies, ou encore, quelques décennies plus tard, quand les Siciliens agirent de même face à l’expansionnisme romain.

Après les succès incontestables rencontrés par les divinités isiaques sur les pièces de monnaie aux IIIe et IIe siècles av. J.-C., la fin de l’époque hellénistique et la période julio-claudienne semblent marquer un réel temps d’arrêt. La crise qui suivit les guerres mithridatiques, les troubles de l’époque, le peu de goût d’Auguste pour l’Égypte et de Tibère pour les choses religieuses peuvent en partie l’expliquer. Cette disgrâce numismatique perdura sous les principats de Claude et de Néron, pourtant moins intolérants dans ce domaine que leurs prédécesseurs. Il fallut en fait attendre l’avènement des Flaviens pour que l’intérêt porté autrefois aux types isiaques reprît toute sa vigueur. Il faut dire que Vespasien, « élu » de Sarapis, avait fait du dieu celui qui légitima son accession à la pourpre. Une telle relation ne pouvait que servir la cause des dieux du cercle isiaque. C’est pourquoi on assista alors, et plus encore sous Domitien, si ce n’est à une multiplication des ateliers émetteurs de monnaies isiaques, du moins à une diversification des types de cette nature. En effet, de cette courte période datent notamment les premières représentations (promises à un grand succès) de Sarapis allongé sur une klinè, Hélios-Sarapis, Hermanubis, Harpocrate debout tenant une cornucopia et portant la main à la bouche, ou encore Isis debout tenant un sistre et une situle.

L’importance des types isiaques ne se démentit pas sous les dynasties suivantes. Ainsi, à l’époque des Antonins et des Sévères, le nombre des ateliers les ayant utilisés ne cessa de croître, en particulier à partir d’Antonin le Pieux. Atteignant le nombre de 45 sous Marc Aurèle, ils furent plus de 60 sous Caracalla, dont l’engouement pour ces cultes est connu. L’acmé de la période sévérienne une fois passée, les types monétaires montrent toutefois clairement que les cultes isiaques, contrairement à ce que l’on a souvent écrit d’après les seules sources épigraphiques, ont continué d’avoir du succès dans les cités durant tout le reste du IIIe siècle apr. J.-C. C’est ce qu’indiquent notamment les émissions frappées alors dans les Balkans associant Gordien III et Philippe II à Sarapis au droit de multiples séries, ou le choix de Sarapis comme divinité poliade sur certaines monnaies d’homonoia, comme à Hiérapolis de Phrygie sous Valérien Ier.

Si la disparition des monnayages provinciaux après la grande réforme monétaire de Dioclétien porte un coup sévère à la représentation des dieux égyptiens sur les monnaies, les types isiaques continuèrent néanmoins d’être frappés en nombre dans les grands ateliers de Méditerranée orientale. En effet, à une époque où le conflit entre paganisme et christianisme entrait dans une phase décisive, les représentations monétaires isiaques furent pour le tétrarque Maximin une arme de propagande contre des adversaires. Il est certain que sa défaite fut en grande partie fatale à la propagation des types isiaques dont on ne conserva plus le souvenir que sur les petites monnaies de bronze émises à Rome à l’occasion des Vota Publica. Or, malgré l’édit de Milan et les triomphes du christianisme, ceux-ci ne devaient définitivement disparaître qu’à la fin du IVe siècle. Alors s’acheva une histoire longue et agitée au cours de laquelle les représentations numismatiques des dieux égyptiens n’ont pas manqué d’évoluer et de se diversifier.

En effet, les types et les marques de contrôle à caractères isiaques figurent des divinités, soit sous la forme de symboles (en particulier à l’époque hellénistique), soit sous un aspect le plus souvent anthropomorphe (surtout à l’époque romaine). Dans le premier cas (qui concerne le plus souvent Isis), il s’agit de coiffes, comme le basileion (de loin le plus utilisé par les graveurs) et les couronnes atef ou hem-hem, d’objets de cultes tels que le sistre ou la situle, ou bien encore d’éléments divers, ainsi l’uræus et la croix ankh. Dans le second cas, les représentations sont tout aussi variées et mettent surtout en valeur Isis et Sarapis (debout, en buste, trônant, navigans, lactans, etc.), mais aussi Harpocrate et Apis (qu’il n’est pas toujours facile de différencier d’un simple bœuf), moins souvent Anubis, Horus, Osiris, Hermanubis et Nephthys. Le plus souvent figurés seuls, ils sont parfois associés ou assimilés à d’autres divinités égyptiennes et gréco-romaines.

Comme le montrent une nouvelle fois ces témoignages, la diffusion des types isiaques dans le monde méditerranéen et leur réception par les populations locales, voire par le pouvoir central, ne furent pas toujours et partout identiques, et doivent être analysées à différentes échelles. Les situations, très contrastées selon les périodes, les régions, voire les cités, invitent à rejeter désormais les réponses abusivement généralisatrices et les jugements péremptoires que l’on a pu lire ici ou là sur l’importance des monnaies dans une meilleure compréhension de la diffusion et de l’implantation des cultes isiaques dans les sociétés du monde antique. Elles en sont l’une des sources majeures.

Laurent Bricault & Fabrice Delrieux

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